Andromaque

La dramaturgie existentielle (et tragique ?) du désir

En déroulant les fils enchevêtrés des passions amoureuses que met en scène Andromaque, Racine fouille la vertigineuse question du désir et démonte sa mécanique universelle : plus l’objet s’éloigne et plus le désir augmente. Mécanique ô combien dramaturgique !, l’unique ressort de l’intrigue est le manque et le jeu de la distance entre les cœurs dirige l’action. Pour achever la démonstration et mener l’œuvre à sa forme tragique, Racine pousse le jeu à l’extrême et situe l’objet dans l’inaccessible, hors d’atteinte. Pour les personnages, les seules issues sont la mort ou la folie.

Malgré la démesure de la peinture, impossible de ne pas voir que la violence d’Hermione et de Pyrrhus, le délire d’Oreste et la cruauté d’Andromaque sont bien les nôtres.
Si le désir est la force vitale sans laquelle aucune action humaine n’est envisageable, sa puissance impérieuse et incontrôlable contient une sauvagerie qui menace, à tout moment, de nier la raison et de renverser l’ordre social.
Impossible à chasser, difficile à apprivoiser, sa nature mystérieuse a beau être dérangeante, elle est constitutive de l’être humain et le pire serait de le nier.
Dans notre société moderne, hyper sensible au moindre danger et avide de contrôle, au point de donner, du désir, une connotation pathologique, la pièce de Racine provoque une sorte de collision historique à la fois abrupte et réjouissante.

 

Tant de littérature pour tant de corps !

Quel étonnement qu’une œuvre composée en 1667, abreuvée de rigueur et de pessimisme janséniste, soumise aux règles radicales de la composition classique, respectant l’alexandrin à la perfection, destinée à un jeu intégralement codé, empruntant le motif mythologique grec et son folklore, et épousant le registre tragique, une pièce enfin qui est le reflet le plus fidèle de son époque dans l’apothéose de la maitrise et de l’artifice, ait produit un théâtre ultime de la passion, de la brutalité, des instincts, un théâtre si profondément jouissif et dont la beauté inouïe nous saisit littéralement !
Tant de règles pour tant de liberté !
Tant d’artifice pour tant de vérité !
Tant de culture pour tant de nature !
Tel est le miracle de l’écriture de Racine.

Miracle qui se manifeste avant tout dans l’aventure de l’interprétation.
Il n’y aura jamais eu, en France, de jeu plus codé, plus volontaire, plus intellectuel, plus artificiel, que le jeu dit « baroque », où diction et gestuelle suivaient les règles très sophistiquées de l’art oratoire.
Dès lors, l’enjeu est d’en trouver la forme la plus parfaitement contemporaine.
Si l’évolution historique a fait cheminer le jeu vers plus d’émancipation, d’identification, et de naturel – fut-il insaisissable, trouver la note moderne consiste paradoxalement, au départ, à suivre « à la lettre » une partition, celle de la langue. Obéir absolument à ses contraintes extrêmes est l’unique voie à l’expression d’une vérité. Partition vocale et respiratoire qui engage irrésistiblement le corps et les émotions, c’est en acceptant sans réserve ses exigences que l’acteur ouvre la porte à une liberté sans bornes et gagne un terrain de jeu où sa singularité et sa créativité pourront trouver leur pleine puissance.

Sans emphase, ni trivialité, l’être qui s’exprime sur ce théâtre est simplement vivant, respirant, souffrant, parlant. A notre image.
C’est par cette présence sensible, que nous serons peut-être à même de dévoiler une part de l’énigme de notre condition d’êtres de désir, que le génie de Racine a réussi à faire affleurer à la surface lisse du lac profond et secret qu’est cette magistrale œuvre classique.

Tant de tragédie pour tant de joie !
Andromaque est un succès le jour de sa première. Un succès ininterrompu, depuis plus de trois siècles.
Ce n’est pas le plus petit paradoxe du « dossier » Racine que son théâtre offre tant de plaisir aux spectateurs qui assistent pourtant à la mise à mort, précédée de longues et éprouvantes séances de torture, de personnages si jeunes et si apparemment innocents.
Effet de la catharsis ? Effet de la poésie ? Effet de la tragédie ?
Qu’il l’ait voulu ou non, le style de Racine sublime le pessimisme, la souffrance et la mort, au point que son théâtre, totalement étranger à la tristesse et la demie mesure, soit un hymne à la vie et au désir, au-delà de toute morale.

 

de Jean Racine

mise en scène Anne Coutureau

avec
Hermione L’Eclatante Marine
distribution en cours

lumières Patrice Lecadre

production Théâtre vivant

 

 

novembre 2021

 

 

Le spectacle sera disponible à partir du 10 novembre 2021.