macbeth

Macbeth
Olivier Thévin

l’adaptation

J’ai découvert Shakespeare avec « Macbeth ». J’avais onze ans, nous avons lu le texte à haute voix en classe – sans doute très mal, mais notre prof d’anglais nous a très bien expliqué l’ironie dramatique, les pentamètres iambiques, la richesse de la langue et l’utilisation des images récurrentes – et cela a enflammé mon imagination pour toujours.

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Shakespeare nous fait entrer dans la tête de son héros et nous fait vivre sa tentation, son hésitation, ses doutes, puis sa détermination, son endurcissement, son isolement et sa chute. Il nous fait participer à son crime et nous fait ressentir toute l’étendue de son châtiment. Shakespeare nous présente une histoire très morale, sans jamais être moralisateur.

Je voudrais surtout partager cette histoire avec un public d’aujourd’hui. Pour cela il y a plusieurs obstacles à surmonter. Si l’intérêt de la pièce est universel et éternel, il s’agit néanmoins d’une histoire datant du moyen âge raconté à l’époque élisabéthaine – il y a plus de 400 ans.

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Et la langue de Shakespeare, bien que sublime, présente de nombreuses difficultés d’appréciation et de compréhension à un public moderne plus habitué à des phrases courtes ou inachevées, des idées simples et des clichés plutôt qu’une pensée complexe et originale qui coule comme une rivière avec plusieurs courants, évoluant à travers une suite d’images.

Je voudrais rapprocher mon Macbeth des gens d’aujourd’hui pour qu’ils entrent dans l’univers de la pièce et découvrent – comme moi il y a presque cinquante ans – l’énormité du combat qui s’y livre, qui semble toucher le monde entier et qui pourtant se passe à l’intérieur de la tête d’un homme, un homme qui rêve et espère comme nous, qui pense pouvoir gagner un royaume et qui ne réussit qu’à perdre son âme.

Je ne veux pas simplifier la langue pour autant. Je voudrais la transmettre dans toute sa magnifique complexité. La traduction en français enlève naturellement les archaïsmes et nous oblige à clarifier le sens de certains passages obscurs. Je voudrais tenter de m’approcher des rythmes shakespeariens et retrouver l’effet dramatique des couplets rimés en fin de scènes. Je vais essayer de respecter les pentamètres iambiques autant qu’il est possible en français, et trouver un compromis entre la comptabilité stricte des vers français et la liberté audacieuse et musicale de Shakespeare.

A ma connaissance personne n’a tenté cela avant. Il se pourrait que je sois complètement fou. Mais cette contrainte supplémentaire dans une entreprise déjà difficile me paraît le meilleur moyen de retrouver au moins une partie de la force et de la beauté de la langue de Shakespeare.

Distribution des rôles

anatole de bodinat

Je réduis la distribution à neuf comédiens. D’abord pour des raisons économiques bien sûr, mais il y a aussi des avantages artistiques. Neuf, c’est trois fois trois, le chiffre fétiche de la pièce : trois sorcières, trois meurtriers, trois titres pour Macbeth, trois apparitions… C’est un chiffre magique : « Trois tours pour moi, trois pour toi, Et trois autres, qui font neuf fois. Silence, le charme opère. »

En donnant à chaque acteur plusieurs rôles à défendre, je compte décupler l’énergie de chacun. Il n’y aura pas de petits rôles, pas de « troisièmes couteaux », tous auront une égale – et vitale – importance pour la pièce. Plus un acteur a de rôles à jouer plus il doit s’efforcer à trouver à la fois l’individualité qui les distingue et le fond d’humanité commune qui les rassemble.

Les trois actrices qui jouent les sorcières joueront donc aussi tous les rôles féminins et certains masculins, dont un des meurtriers de Banquo. Comme tout ce que l’on voit reflète l’imaginaire du personnage principal, je vois là une crainte de la femme, associée à la fois à la nature et au mal, qui trouve plusieurs échos dans notre société actuelle.

– Sorcière 1/Lady Macbeth

– Sorcière 2/Donalbain/messager-serviteur (I,5, II,1, III,1, III,2 III,4, V,3 et V,5)/3me meurtrier/Lady Macduff/dame (V,1)/jeune Siward

– Sorcière 3/Lennox/Angus/Fleance/Seton

– Duncan/portier/vieillard/seigneur(III, 4 et III, 6)/messager (IV,2)/docteur/Caithness

– Malcolm/seigneur (III, 4)/meurtrier (IV, 2)

– Capitaine/Macduff/1er meurtrier

– Ross/2me meurtrier/seigneur

– Macbeth

– Banquo/meurtrier (IV, 2)/Menteith/Siward

de Shakespeare

texte français et mise en scène Mitch Hooper
assisté de Maïa Liaudois

avec
Baptiste Benoit
Anatole de Bodinat

Sabrina Bus
Anne Coutureau
Yvan Garouel

François Hayt
Jérôme Keen
David Mallet
L’Eclatante Marine

 

costumes Philippe Varache

lumières Patrice Lecadre

visuel Olivier Thévin

production Body and Soul
en co-production avec Théâtre vivant
et Tabarmukk
avec le soutien du CENT-QUATRE – PARIS

 

création en juin 2021
au Théâtre de l’Epée de Bois
Cartoucherie de Vincennes

 

 

mise en scène

Le but de ma mise en scène est de rapprocher la pièce de nous et de faire entrer un public moderne dans la tête de Macbeth et dans la poésie de Shakespeare. L’auteur a déjà filtré une histoire moyenâgeuse à travers une sensibilité de la Renaissance. Je rajoute une couche en encadrant la pièce dans une époque que nous reconnaissons facilement, beaucoup plus proche de nous.

On parle beaucoup aujourd’hui de Woodstock et des meurtres de Charles Manson. L’année 1969 apparaît avec le recul comme un tournant dans le mouvement contestataire de la jeune génération de l’époque : on passe de l’optimisme des hippies, de « flower power » et « peace and love » à quelque chose de beaucoup plus sombre, du rêve de Woodstock au cauchemar d’Altamont (où les Hell’s Angels chargés de la sécurité à un concert gratuit des Rolling Stones ont tué un des spectateurs à coups de couteau), de « All You Need Is Love » à « Sympathy For The Devil », de l’espoir de la protestation contre la guerre au Vietnam à la reconnaissance d’une forme de complicité dans ses massacres.pr_rolling_stones_joseph_beggars_banquet_1968_21702_l

Je voudrais présenter « Macbeth » comme le moment où un mauvais choix nous fait perdre cette innocence, où nous rencontrons le serpent et faisons la connaissance du mal. Je vais utiliser les enregistrements de l’époque – les Rolling Stones, les Beatles, les Doors – pour aider à rendre sensible le drame de cette prise de conscience.

Dans un court prologue muet qui évoquera une communauté dans l’esprit hippy de la fin des années 60 (mais qui rappellera aussi, plus subtilement, la Cène), on verra sur une grande table, un festin : des fruits, du pain, du vin… et des cachets. On remarquera surtout un homme un peu à part, qui semble gêné par un couple avec un nouveau-né, ne participe pas au festin et pourrait nous rappeler à la fois Judas et Charles Manson.1453fa0c4fcbf0878e00422128aee9db

Il prend des cachets, s’allonge et ferme les yeux. Le reste de la scène s’obscurcit et disparaît progressivement. Au moment où il s’abandonne au sommeil la lumière sur lui s’éteint et nous sommes dans le noir total. Aussitôt on entend les guitares électriques des Rolling Stones, stridentes et dynamiques sous un tohu-bohu de bruits de tempête et de bataille. Quand la lumière revient il y en a peu, et la table et les acteurs ont disparu derrière des rideaux noirs. Les sorcières, figurées par les trois femmes aperçues dans le prologue, habillées de capes noires, font leur apparition et la pièce de Shakespeare commence. Le prologue n’aura duré que deux minutes.

Il y aura deux ou trois rappels très courts de ce cadre de l’homme qui rêve, sinon l’action se déroule sans interruption, située dans un moyen âge filtré par la conscience de cet homme de 1969.

En présentant la pièce comme le cauchemar (ou bad trip) d’un seul homme,je veux ouvrir une porte qui permettra de saisir la cohérence de l’ensemble sur les plans narratif, esthétique et philosophique, tout en nous aidant à accepter certains éléments fantastiques de la pièce (sorcières, fantômes, apparitions) ainsi que certaines conventions théâtrales (un même acteur jouant plusieurs rôles, costumes faisant référence à plusieurs époques). Je compte attirer l’attention sur les thèmes majeurs de la pièce (le sommeil, le festin, l’enfant, le jour et la nuit, la santé et la maladie, le bien et le mal). Je cherche à traduire l’unité magnifique du poème dramatique en images concrètes sur scène et à rendre sensibles et compréhensibles les leitmotifs de la pièce et les liens que Shakespeare établit entre eux.

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Je compte aussi, en explorant la pièce à travers les yeux d’un homme qui a peur de la femme en tant que représentante de la terre et de la nature, jeter un regard éclairé sur le rôle des femmes dans la pièce, dans la société décrite… et dans la nôtre. Ainsi les trois comédiennes vont jouer tous les rôles féminins de la pièce, les trois sorcières vont se transformer en Lady Macbeth, Lady Macduff et en servantes et en dames de compagnie et seront vues à travers le prisme de la peur de la puissance de la femme et de ses liens avec la nature et la procréation.

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La pièce baigne dans l’imagerie chrétienne courante à l’époque de Shakespeare, sans jamais s’enfermer dans les dogmes de l’église. Que l’on soit chrétien, musulman, bouddhiste, agnostique ou athée, il nous parle de la vie avant tout. Je voudrais juste attirer l’attention du spectateur moderne sur ces images et ces mots récurrents pour qu’il soit sensible à leur force. Le jour et la nuit, l’innocence et la culpabilité, le sommeil et l’éveil, le rêve et la réalité, l’enfance et la vieillesse – Shakespeare donne à comprendre la pensée abstraite dans des images concrètes et saisissantes et enflamme notre imagination. Je voudrais former une troupe d’acteurs intensément humains pour partager ces images avec le public.

L’ironie dramatique me paraît aussi forte maintenant qu’il y a 400 ans. En tuant le roi pour prendre sa place, Macbeth se voit finalement privé de tout ce qu’un homme peut espérer dans la vie. En poussant son mari à accomplir ce crime, Lady Macbeth pense s’unir avec lui dans la santé et la gloire mais se condamne elle-même à la solitude, la folie et la mort.

Il ne s’agit pas d’un châtiment divin imposé par une force extérieure mais de la conséquence naturelle inhérente à leur projet. En agissant contre nature ils provoquent leur propre sort et vident eux-mêmes leur vie de sens. Plutôt que des émissaires d’un destin implacable et inéluctable comme dans une tragédie grecque, les sorcières sont pour moi une manifestation des désirs intérieurs de Macbeth. Elles incarnent les craintes d’un homme qui a peur : de la femme ; de la nature en général ; et spécifiquement de sa propre nature – ou dénature : l’impression qu’il est un étranger, divorcé des lois profondes de la nature.

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Je vois Macbeth comme un homme moderne : à la fois étranger et homme révolté, il défie le destin et plonge dans le crime et le mal en se battant contre les limites de la condition humaine. Là où la conscience d’Hamlet lui trouve des prétextes pour ne pas passer à l’acte et tuer le roi, Macbeth surmonte les arguments de la sienne et agit. Une fois qu’il a obtenu ce qu’il voulait, il découvre qu’il faut continuer sur le chemin du mal afin de le garder, puis finalement qu’en obtenant son désir il a perdu tout ce qui pouvait donner un sens à sa vie.

On n’a pas besoin d’une licence en histoire ancienne pour être touché par le sort de Macbeth – cela nous concerne tous.